EDELWEISS aime la différence, la déviance, l’ailleurs aussi... Ce mois, la marge vous tend son
miroir.
Qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie? Qui est-il, cet obscur et conquérant Edouard Savenko, dont on lit ici le parcours? Son «nom de guerre»: Limonov. Un patronyme, acide et détonnant, choisi pour se forger un destin. Une fierté rageuse, une enfance grise à la périphérie de la Russie stalinienne, une adolescence de voyou-poète, puis d’ouvrier de troisième zone. «Ne vaut-il pas mieux mourir vivant que vivre mort?» Exister, pour Limonov, sera refuser, toujours, de s’enfoncer sur le «sentier de la déroute» pour lequel il était programmé. Descendre dans les bas-fonds des mondes, oui, mais en y allant éperdument. Partir, oui, mais sans se retourner. Ne pas éprouver de pitié, jamais. Et faire la guerre, en ayant les mains bien sales. Choisir la dignité en même temps que l’ultranationalisme. Et écrire, évidemment. Comme d’habitude, Carrère entrelace ce récit biographique d’écrits autobiographiques. Et le choc vient aussi de la confrontation entre ces deux vies, entre ces deux mondes, entre l’Est et l’Ouest. L’unique certitude lorsque l’on referme ce livre magistralement réussi, c’est qu’il reste impossible pour un homme de juger un autre homme. Qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie? Aucune idée. Mais, aux yeux de ses partisans, et sous la plume de Carrère, celle de Limonov a semble-t-il été l’incarnation d’un geste universellement cathartique: un constant et fier bras d’honneur.
Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L, 489 pp.