Ce mois-ci, les écrivains creusent leur passé. Mais refusent d’être dupes du temps qui fuit...
Le déséquilibre reste un art fragile. Et destructeur souvent. Dans son excellent et sensible nouvel ouvrage, Delphine de Vigan raconte une mère qui ne cesse de frôler l’abîme, quitte à brûler l’enfance de ses filles. Cette maman-là, Lucile Poirier, c’est la sienne. Ce passé-là, c’est celui des siens. «J’écris Lucile avec mes yeux d’enfant grandie trop vite, j’écris ce mystère qu’elle a toujours été pour moi, à la fois si présente et si lointaine, elle qui, lorsque j’ai eu 10 ans, ne m’a plus jamais prise dans ses bras.» C’est aussi du fonctionnement de sa famille – bourgeoise, bruyante, trop joyeuse – dont il est question dans ce roman en trois parties: ses faux-semblants et, derrière les masques, la détresse des uns, les failles béantes des autres... L’auteur évoque aussi la fratrie qui se décime puisque la tentation du suicide semble, pour nombre de Poirier, irrésistible.
Alors se pose, pour celle qui plonge dans ce passé crucifiant, la question du pourquoi. Pourquoi vouloir savoir? Et surtout – comme le lui demande un jour un chauffeur de taxi incrédule – pourquoi écrire? Si les mots et le sujet bouleversent dans ce très beau roman, Delphine de Vigan ne se laisse jamais aller à la facilité de la sensiblerie. Le livre fait partie de la sélection des Prix Goncourt et Renaudot de cette année. Mais à l’heure où nous mettons sous presse, les lauréats ne sont pas encore connus.
Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, JC Lattès, 437 pp.