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SUPERPOUVOIRS
L’homme qui détecte le mensonge à l’œil nu
Par Nic Ulmi
Mis en ligne le 23.02.2011 à 12:28
Spécialiste du langage du corps, Philippe Turchet enseigne la lecture des émotions, assumées ou cachées... Aussi fort que la série TV «Lie to Me».

Imaginez qu’on ne puisse plus vous mentir. Qu’une faculté infaillible vous permette de déceler le mensonge en le lisant sur les visages et sur les corps. Et imaginez qu’autour de vous cela se sache. Est-ce que vos proches vous éviteraient? Terrorisés de ne plus pouvoir se livrer aux petits arrangements quotidiens avec la vérité, vous fuiraient-ils? Et votre fabuleux superpouvoir se révélerait-il être une malédiction? «Bien au contraire. Ma femme, par exemple, a suivi cette formation. Vous n’imaginez pas le temps qu’on gagne dans la relation», répond Philippe Turchet, qui, depuis vingt ans, a fait de tout cela sa spécialité et qui vient de livrer un nouvel ouvrage de synthèse sur le sujet*.
Car, oui, cette faculté existe. Elle n’appartient pas aux royaumes flous de l’intuition populaire, du paranormal ou de la psychologie ascendant new age, c’est une technique dotée de fondements strictement scientifiques. Si vous l’avez vue à l’œuvre dans Lie to Me, fascinante série TV américaine lancée par la chaîne Fox en janvier dernier, sachez que cette fiction dit la vérité et rien que la vérité. Et non, apparemment, il ne s’agit pas d’un cadeau empoisonné... Petit tour de la question, en compagnie de notre maître déchiffreur.

1. L’émotion est un état du corps
«Une émotion est un état corporel», martèle Philippe Turchet. Finie, la traque de l’insaisissable frontière entre corps et esprit. L’émotion ignore superbement cette distinction, se déroulant simultanément dans nos muscles et dans notre cerveau. «Il y a modification de l’état corporel dès qu’il y a émotion. En fait, avant même que je sente que je suis en colère, mon corps en adopte la posture. Les épaules remontent, une ride horizontale apparaît entre le front et le nez...» Involontaires et inscrits dans notre câblage le plus élémentaire, ces mouvements sont pour une part partagés avec les animaux. «La colère fait lever la lèvre droite. Chez le chien aussi.» Quoi d’autre? «Le langage du corps exprime toutes nos émotions. Toutes les émotions sont donc lisibles. Ces traces sont souvent infimes, il faut être entraîné à les regarder. Micro-démangeaisons, micro-mouvements, micro-expressions...  Notre conscience parvient à déchiffrer des modifications d’une durée aussi brève qu’un 25e de seconde. Notre cerveau, lui, va jusqu’au 50’000e de seconde.» C’est le champ de la communication subliminale: mon prochain perçoit mes signaux sans le savoir...

2. Le corps ne trahit pas, il traduit
Préoccupant, non? Notre visage trahit tout le temps nos secrets... «Mon corps sait avant moi ce que je pense. En me regardant, vous avez donc des outils pour savoir ce qui me passe par la tête avant même que j’en sois conscient. Si nous sommes engagés dans une négociation et que quelque chose me pose problème, mon corps va vous le signaler sans que j’ouvre la bouche. Ce qui vous donne la possibilité de résoudre la situation en ramenant la relation sur des bases sereines. J’ai donc la chance de vous transmettre quelque chose sans avoir à vous le dire», répond Philippe Turchet. Vu sous cet angle-là... «Les signaux que nous envoyons sont destinés à être compris. Il existe un module dans notre cerveau qui sert précisément à décoder les émotions d’autrui. Lorsque vous me regardez, un petit Philippe Turchet se forme dans votre tête, plus précisément dans vos neurones miroirs, découverts il y a une petite quinzaine d’années et situés dans votre hémisphère gauche. Ce duplicata de moi met votre cerveau dans une situation correspondant à ma position corporelle. Ce qui vous permet de comprendre ce que je ressens...» C’est le fondement neurologique de l’empathie.

3. Le langage du corps est le même dans le monde entier
Objection au fond de la salle: la communication non verbale est culturelle, dites-vous. Il y a, par exemple, des pays où on serait bien avisé de ne pas dresser le pouce en l’air pour dire «OK»... Bien sûr, il existe un langage des gestes volontaires, qui s’apprend comme celui des mots. Mais le langage involontaire du corps qui dit nos émotions est, lui, partout le même, car il est inné. Même si les coutumes sociales interviennent parfois pour le tamiser. «Certaines cultures incitent à montrer qui on est, d’autres considèrent que les émotions doivent se cacher. L’émotion se verra dans les deux cas, mais la gestuelle sera plus ou moins loquace. Ce sont donc l’amplitude et la fréquence qui varient. Comparé à un Italien, un Asiatique fera des petits gestes, fréquents et saccadés. Pour finir, c’est donc lui qui gesticule le plus...»
Mais... minute. Si les mouvements qui transmettent nos émotions sont involontaires, comment font les acteurs pour les reproduire? «Ils vont chercher dans leurs souvenirs émotionnels le même type d’émotion que celle qu’ils ont à jouer, par exemple la perte d’un être cher pour la tristesse. Il travaillent pour la faire remonter à un moment précis, en lien avec un texte appris. Ça marche et c’est même très juste si l’acteur est bon. En revanche, ils seraient bien incapables de faire la même chose dans la vie de tous les jours...»

4. Pour lire le mensonge, laissez le suspect en paix
Ha, nous y voilà! «Le troisième niveau de la formation que j’ai mise sur pied consiste à détecter le mensonge.» Pour réussir leur examen, les candidats doivent visionner une bande vidéo et identifier un mensonge portant sur un détail de rien du tout... «Ils doivent détecter, par exemple, à quel moment vous mentez en énumérant vos repas de la semaine passée. C’est un contenu peu émotionnel. Car, en fait, l’émotion n’est pas un facteur central dans la lecture du mensonge.» Ah bon? «Le menteur met un contrôle sur son corps. Ce qu’on va lire, c’est donc la trace de ce contrôle.» On lit ainsi le mensonge, mais pas la vérité dissimulée... «Dès que vous savez que la personne interrogée vous ment, vous pouvez l’amener à craquer. Vous lui dites: «Ce que tu penses, je le vois.» Dans la série Lie to Me, le questionnement qui conduit aux aveux est construit très adroitement et montré de façon très réaliste.» Les méthodes policières musclées révèlent au passage leur inutilité. «Les policiers que je forme arrivent avec la conviction qu’il faut mettre une personne sous pression pour lui faire dire la vérité. C’est le contraire. Si vous voulez que le suspect vous passe des messages que son corps ne peut réprimer, fichez-lui la paix. Il finira par vous dire des trucs, l’air de rien.» Qu’en dit la police? «Nous travaillons déjà avec les polices espagnole et portugaise. D’ici à dix ans, les autres s’y mettront aussi. La série Lie to Me est en train de changer les mentalités.» *

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