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PORTRAIT
«Quand je me regarde dans le miroir, je suis toujours surprise de ne pas voir une enfant»
Par Nic Ulmi
Mis en ligne le 23.02.2011 à 12:38
Visite guidée dans l’univers émerveillé de Tsumori Chisato, géniale créatrice japonaise capable de terminer une interview en chantant «Heidi».

A voir vos créations, on dirait que vous résidez dans un monde à part, différent et émerveillé.
Je vis dans le même monde que les autres, mais j’ai ma bulle. Tout le monde en a une...
La vôtre semble vaste et accueillante, on a envie d’y entrer...
Oh, non, elle est toute petite! Et personne ne peut entrer! Mais il y a des petites ouvertures pour regarder à l’intérieur. C’est plus mystérieux.
Dans votre collection de l’hiver 2009, on voyait des étoiles.
Oui, j’ai été inspirée par la vision du ciel nocturne au-dessus de l’Ayers Rock, en Australie. Il n’y avait rien tout autour, juste une quantité d’étoiles incroyablement brillantes. J’étais abasourdie.
Et dans votre nouvelle collection, on voit des pierrots pirates, des tenues évoquant la plage en 1920, des oiseaux...
Le côté 1920 vient de Biarritz, où je me suis rendue il y a quelque temps pour rencontrer des gens en vue de la création de ma ligne de chaussures. Je logeais dans un hôtel dont le décor m’a projetée en arrière dans le temps, vers les années 20. J’ai toujours aimé cette période. C’était une époque où la création européenne était proche de la culture traditionnelle japonaise: pensez aux coupes kimono, aux drapés, à un couturier comme Paul Poiret... Je voyage beaucoup – dernièrement, par exemple, j’ai découvert Angkor Vat et la Cappadoce –, et les lieux que je visite m’inspirent toujours. Mais je ne le vois qu’après coup. Je regarde ma collection et je me dis: «Ah, ça, c’est Biarritz.»
Et les oiseaux?
L’oiseau bleu est une icône du bonheur dans les contes de fées japonais. Un exemple? Une fille et un garçon ont un oiseau bleu. Ils le perdent et partent à sa quête. A la recherche du bonheur perdu. Jusqu’au jour où ils se rendent compte qu’en fait l’oiseau-bonheur n’a jamais cessé d’être juste là, à côté, tout près d’eux... Il y a aussi une tradition japonaise qui dit qu’à chaque fois qu’on trouve un peu de bonheur il faut le mettre dans une poche pour en avoir toujours sur soi. Après, il suffit de tapoter dessus pour l’activer... Voilà pourquoi il y a ces grandes poches dans ma nouvelle collection. Comme chez Doraemon... Vous connaissez? C’est le héros d’un célèbre manga des années 70. Un robot bleu en forme de chat avec une grande poche pleine de surprises.
Chez vous, un vêtement est comme une clé magique pour entrer dans un récit...
J’aime créer des contes de fées à travers mes collections. L’hiver dernier, c’était l’histoire d’une fille venue de la Lune qui arrivait à Tokyo en volant, visitait la ville, se retrouvait dans un cirque de l’espace et repartait vers son satellite. Si j’aime autant créer des récits, c’est parce que la mode toute seule n’est pas assez intéressante pour moi. J’aime les vêtements, mais j’ai besoin de quelque chose de plus... J’espère que mes clientes perçoivent ce que je raconte. Je ressens une forme d’intimité avec elles si nous sommes dans la même histoire.
Autre constante dans vos collections: des formes évoquant la nature...
Je suis née dans une petite ville de la préfecture de Saitama, près de Tokyo. Mon enfance a baigné dans la nature, il y avait des arbres, une rivière, une colline, des champs de fleurs. Ils sont d’ailleurs toujours là, je les retrouve une ou deux fois par an, lorsque je rends visite à ma sœur et à mon frère. Cet environnement m’a beaucoup marquée. La présence et la puissance de la nature, ses formes dynamiques et ses couleurs m’inspirent énormément... Je me souviens aussi qu’il y avait près de la maison un autel où on allait souvent jouer. ***
On perçoit une sorte de mysticisme magique dans votre travail.
Il y a des esprits autour de nous dans la nature, dans les montagnes, le soleil... J’y crois, bien sûr! Entre nous et la nature, c’est elle la plus forte, on le voit bien lorsqu’il y a des catastrophes. Au Japon, avec les tremblements de terre, on est bien placé pour le savoir. Les dieux de la nature ont toujours été les plus importants chez nous... Le fait d’être Japonaise joue un rôle important dans ma création. Vous le voyez dans les combinaisons de couleurs, les silhouettes... Encore une fois, je ne ressens pas cela pendant que je crée. Mais lorsqu’on me le fait remarquer après coup et que j’observe mon travail, ça me paraît évident.
Continuons l’inventaire: un souffle hippie, une ambiance seventies...
Dans les années 70, j’avais déjà commencé à travailler! J’ai toujours aimé le style hippie, même s’il n’était pas très présent au Japon. Le style country aussi. En fait, je voulais devenir chanteuse folk. Ou dessinatrice de cartoons. Je craignais juste que cela me demande trop de boulot... Mais je n’ai jamais arrêté de chanter et de dessiner par hobby.
Comment était votre famille?
Mon père travaillait pour l’administration municipale, mon frère aussi... Ma mère m’a toujours soutenue dans ma passion pour la couture. J’aimais fabriquer des vêtements pour mes poupées. J’ai continué à y jouer jusqu’à l’âge de 14 ans... Je les maquillais, je leur coupais les cheveux et j’étais triste parce que ça ne repoussait pas. J’étais dépitée, mais bon, puisque j’avais beaucoup de poupées, je n’avais qu’à passer à la suivante.
Avec les modèles, c’est un peu pareil, non?
Ha, ha... Oui, c’est la même situation, le même boulot, la même histoire!
Je joue toujours avec des poupées, elles sont juste plus grandes.
Vous leur dites ça, aux mannequins?
Oui, je le leur dis. Et elles sont contentes.
Reprenons le fil de votre parcours. A peine sortie de l’académie tokyoïte de la mode, Bunka, vous êtes engagée par Issey Miyake. Comment êtes-vous arrivée chez lui?
J’ai participé à un concours, il était juge, il a choisi mon design et m’a invitée à le rejoindre, tout simplement. Je ne me sentais pas vraiment proche de son style, mais j’ai toujours pensé que la différence est une force. Apparemment, il était du même avis... Moi, je voulais créer des looks avec des volants, des talons hauts. Je suis une femme, c’est comme ça que j’aime m’habiller. Et j’ai toujours réussi à faire ce que je voulais, même quand il n’était pas d’accord.
Après vous avoir placée à la tête de Issey Sport en 1977, Miyake finit par rebaptiser cette ligne «I. S. Chisato Tsumori Design» en 1983. Un témoignage d’estime et de confiance.
Comme il n’aimait pas mes volants et mes froufrous, il ne voulait pas que mes créations sortent avec son nom dessus! Il a donc préféré mettre mon nom, pour que les choses restent bien séparées...
Aujourd’hui, vous vivez toujours à Tokyo.
Je n’adore pas cette ville. C’est si bondé, bruyant et agité, ça va si vite...
Mais, depuis 2003, vous défilez à Paris, où vous avez un très beau «flagship store». Cette fois, vous êtes venue pour lancer votre ligne de cosmétiques, Tsumori Chisato for Shu Uemura. Très girly, avec plein de motifs en forme de chat...
J’adore les chats. Quand j’étais jeune, il y avait plein d’animaux à la maison: chats, chiens, tortues, oiseaux. J’ai l’impression que les animaux m’aident.
Votre enfance paraît toujours présente dans votre vie...
Je ne me sens pas très différente de celle que j’étais quand j’étais petite. J’ai l’impression que c’était juste hier. Quand je me regarde dans le miroir, je suis toujours surprise de ne pas voir une enfant.
Comment gardez-vous le contact avec les jeunes?
J’ai pas mal d’assistants âgés de 20 ans, je me sens comme une prof et comme une mère pour eux. J’ai d’ailleurs un fils de 22 ans, et mes assistants sont comme lui. Quand mon fils était petit, je rentrais du travail vers 19h ou 20h – ce qui est tôt pour le Japon. C’était amusant et inspirant de m’occuper de lui. Quand j’étais avec lui, j’oubliais tout ce que je savais sur la mode et j’étais juste une mère. Une fois qu’il a grandi et qu’il est devenu un peu plus autonome, vers 5-7 ans, la création a repris sa place dans ma vie et tout m’est revenu. Après, nous allions ensemble au marché aux puces, il prenait un livre pour s’occuper pendant que je farfouillais...
Vous devriez venir à Genève, le marché aux puces est génial...
Mais il fait très froid chez vous, pas vrai? La Suisse, c’est bien un pays de montagnes, non? J’ai toujours aimé le dessin animé de Heidi. Et sa chanson: «Moshimo / Chiisana / Koya no to ga aitaraaa...» *

En vente chez Apollinaire, 61, rue du Rhône, Genève

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