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PORTRAIT
Charlotte Gainsbourg: «Je ne serai jamais une bête de scène»
Par Sophie Iselin
Mis en ligne le 23.02.2011 à 12:29
Après le succès de «5:55» aux côtés de Air, la comédienne a collaboré avec l’Américain Beck pour «IRM», son nouvel album. Rencontre avec une jeune femme en pleine libération existentielle.

Fin novembre, à Paris, Charlotte Gainsbourg reçoit dans une suite de l’Hôtel Bristol. Sans fard. Simplement vêtue d’un jean et d’un pullover noir. A sa façon de tendre la main, on devine d’abord une timide gentillesse, et au fond du regard la lueur d’une inévitable sincérité. Elle sourit, parce que le single qu’elle vient de sortir avec Beck, «Heaven Can Wait», a bien été accueilli par le public. Même si elle s’est toujours sentie un peu «comme un imposteur dans le domaine de la musique». Alors elle accueille les compliments sur son dernier disque en chuchotant «merci», avant de scruter la part de vérité dans les yeux des flatteurs.
Aux questions qui se bousculent autour de sa carrière de chanteuse et d’actrice, la même Gainsbourg répond pudiquement, d’un filet de voix aggravé par la fumée des cigarettes. Son histoire raconte l’aventure d’une jeune femme de 38 ans dont le talent rare nourrit le génie de ceux qui croisent sa route.  
Celui de son père, d’abord, avec qui elle interprète «Lemon Incest» à l’âge de 12 ans et qui lui composera deux ans plus tard son premier album, «Charlotte For Ever». Puis au cinéma. En 1986, elle décroche le César du meilleur espoir féminin avec «L’effrontée», de Claude Miller. Une trentaine de films plus tard, elle joue dans «Antichrist», de Lars von Trier, qui lui vaudra le Prix d’interprétation féminine au dernier Festival de Cannes.
Entre-temps, l’actrice n’a sorti qu’un seul disque. Enregistré en 2006 avec les Versaillais de Air, «5:55» s’est hissé en tête des charts français, malgré les doutes de son interprète. Un succès qui pousse la fille de Serge G. à réitérer l’expérience cette année aux côtés du musicien californien Beck Hansen, dit «Beck».

Pourquoi avoir choisi Beck pour réaliser votre album?
C’est un choix qui s’est fait très naturellement, comme une évidence. Premièrement parce que c’est quelqu’un que j’admire et dont j’ai beaucoup écouté les disques ces dernières années. Et puis parce qu’il connaît Air et Nigel Godrich (ndlr: producteur de son précédent disque et aussi de Beck et Radiohead). On s’est rencontré il y a trois ans à Los Angeles pendant l’enregistrement de 5:55, où il est passé dire bonjour en studio. Je l’ai ensuite croisé plusieurs fois à des concerts. En travaillant avec lui, j’avais l’impression de rester un peu dans la même famille.

Comment se sont déroulés les enregistrements?
On a démarré très... vaguement, sans savoir où on allait. A la base, nous avions agendé cinq jours de studio. Il en est sorti trois morceaux. Quand je les ai entendus, j’ai eu envie que Beck compose l’album en entier. Il a tout fait: la musique, les textes, la production.

Vous voulez dire que vous n’y êtes pour rien?
Non... J’ai toujours eu mon mot à dire. A chaque fois qu’on démarrait un nouveau morceau, j’intervenais en disant ce qui me plaisait ou pas. Mais je n’ai pas réussi à écrire des paroles à proprement parler. J’ai gribouillé des textes un peu de mon côté. Beck s’en est inspiré et il en a sorti parfois un mot ou un titre qui ont finalement influencé la direction de l’album.

Comme le titre du disque «IRM», qui fait référence à une série d’examens que vous avez subis à la suite d’une hémorragie cérébrale?
C’est quelque chose à laquelle je tenais. Après un accident de ski nautique il y a deux ans, j’ai dû passer de nombreux scanners. Au début, j’avais très peur à chaque fois que j’entrais dans le caisson. Puis j’ai appris à me laisser porter par le son des résonnances magnétiques, au point que je m’endormais à la fin. C’est à ce moment-là que j’ai eu l’idée de les intégrer à ma musique. Une fois le disque terminé, j’ai finalement décidé de l’intituler «IRM», car ces machines font désormais partie de ma vie. Le nom «image à résonnance magnétique» possède quelque chose de très poétique.

Avez-vous parlé à Beck de votre accident avant de travailler sur le disque?
Les choses se sont enchaînées de façon très étrange autour du thème. Beck ignorait tout de ce qu’il m’était arrivé au moment où il a composé les chansons du début. Or les paroles du premier morceau que nous avons réalisé, Master’s Hand, disent en substance: «Percez ma tête de nombreux trous/Que les souvenirs puissent sortir.» C’est une jolie métaphore pour évoquer l’opération du cerveau que j’ai subie. ***

C’est une drôle de coïncidence...
Ça correspond vraiment à ce que j’ai vécu et, sur le moment, cela ne m’a pas du tout étonnée d’interpréter ce couplet. Au moment des arrangements, l’ingénieur du son a raconté à Beck ce qu’il m’était arrivé. Il était très gêné et s’est immédiatement excusé de m’avoir fait chanter cela. Pour moi, ce n’était pas grave du tout. Je l’ai plutôt pris comme un joli hasard. Je ne peux pas vraiment expliquer comment il a pu comprendre ce qui m’arrivait, mais ça prouvait qu’il avait été réceptif à mon état, à ce que j’avais dans la tête.

Peut-on parler d’une sorte d’alchimie entre vous et Beck?
Oui, clairement. On n’a pas eu de discussions très poussées sur nous-mêmes pendant notre collaboration. On était juste ensemble du matin au soir, à travailler et à écouter de la musique. Il m’a comprise sans que j’aie besoin d’expliquer quoi que ce soit. C’est un peu magique.

L’enregistrement de votre album a été interrompu par le tournage d’«Antichrist», de Lars von Trier. Est-ce que ce film a eu un impact sur l’esprit de votre album?
Je pense. Pour interpréter ce rôle, j’ai dû me lâcher totalement. J’en suis sortie vidée et un peu déstabilisée par rapport à ma vie de tous les jours. En fait, c’est comme si j’avais été en crise pendant deux mois, que je m’étais permise d’aller dans tous les sens, d’être hystérique et que, d’un seul coup, je devais retourner à la normalité. En plus, j’avais été isolée en Allemagne pour les besoins du film. Je retrouvais à peine mes repères et ma vie de famille à Paris que je devais repartir en Californie pour finir le disque. Ce tournage avait été un peu comme un rêve... ou un cauchemar. Je n’avais vu aucune image du film et je ne savais pas réellement ce que j’avais fait. Tout cela restait très abstrait, mais j’avais conscience d’avoir un peu dépassé les bornes, de m’être laissée aller à quelque chose de très intense. J’en ai parlé à Beck en disant que je ne savais pas ce que je venais de faire. Il a bien senti qu’il s’était passé quelque chose et que ce n’était pas anodin. Je crois que j’étais fragilisée, sans pour autant chercher à le camoufler sur ce disque. C’est pourquoi certains titres sont largement empreints de l’état d’âme un peu pesant qui m’a habitée pendant cette période.

Sur cet album, votre voix est plus libre; comme si après ce film vous vous étiez totalement lâchée...
C’est grâce à Beck. Il a su créer une atmosphère intime qui m’a aidée à me détendre pendant l’enregistrement. Grâce à lui, j’ai abordé chaque titre de façon totalement expérimentale, et cela m’a permis d’aller vers quelque chose de plus ouvert et de plus spontané.

Avez-vous travaillé votre voix?
Oui, et c’est exactement à l’inverse de ce que m’avait conseillé mon père à l’époque. Je l’ai travaillée pour me rassurer. Sur le disque précédent, j’ai été très déstabilisée par mon trac. C’est terrible d’être apeurée à ce point-là. Et franchement, à un moment, je me suis dit que si je ne dépassais pas cette timidité il fallait que je m’arrête. Alors j’ai pris des cours de chant avec plusieurs profs. Je n’ai pas vraiment trouvé la méthode qui me correspond, mais j’ai appris à me découvrir moi-même. Cela m’a donné l’assurance nécessaire pour m’affirmer dans ma façon de chanter et accepter parfois d’improviser. C’est important, car la musique, c’est comme le cinéma, souvent la première prise est la meilleure.

Pensez-vous qu’il soit plus facile de se mettre à nu devant une caméra que derrière un micro?
Personnellement, je trouve qu’on se révèle plus dans la musique que dans le cinéma. Car même si, comme moi, on n’écrit pas les paroles de ses chansons, on a besoin qu’elles nous ressemblent. Et, pour cela, il faut se dévoiler et laisser parler ses émotions.

Quelle est la prochaine étape pour vous dans votre carrière? La scène?
J’en ai très envie, mais j’ai peur de perdre les pédales. J’attends de me sentir vraiment prête. Ma mère me monte la tête depuis des mois, presque des années, en me disant qu’il ne faut pas que je rate cela, que c’est quelque chose à vivre. Mais la peur de me casser la gueule est très présente. Je ne serai jamais une bête de scène...

Au cinéma comme en musique, vous donnez l’impression de vouloir aller toujours plus loin...
J’aime bien l’idée de me surprendre et de foncer vers des choses nouvelles. Il y a toujours une prise de risques dans ce métier, et c’est dans l’inconnu que je puise mon énergie. Je me lance dans des projets comme dans un jeu, pour voir si j’y arrive. Avec Michel Gondry (ndlr: «La science des rêves»), ça se passe de manière très envolée avec la caméra à l’épaule. Avec Lars von Trier, c’est aussi la caméra à l’épaule, mais dans un autre extrême, avec d’autres, c’est beaucoup plus posé. J’aime la différence dans mon travail. Le but pour moi, c’est à chaque fois d’adhérer à la méthode d’un autre... En fait, je suis malléable et j’aime bien être dirigée. A chaque fois c’est une découverte. Sur ce disque, j’ai collé à la façon de faire de Beck, car j’avais envie d’aller vers lui. Moi, je n’ai rien à imposer; j’aime qu’on m’impose des choses. *

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