C’est un de nos créateurs fétiches depuis une année. Avant sa venue à Genève pour Eco Chic, nous l’avons cueilli à Paris lors de son défilé.
Ici: Paris. Principal pied-à-terre sur Terre de la mode de Lie Sang Bong. La ville où le couturier fait défiler ses créatures depuis 2002. Là-haut: la planète Arrakis, également connue sous le nom de «Dune». Le corps céleste d’où, dernièrement, surgit son inspiration. Quelque part entre ces deux lieux: Séoul. La capitale coréenne, où Lie Sang Bong travaille et où sont produites ses collections. «Même si mon espace pourrait aussi être Mars ou Vénus, car l’esprit du design n’est pas lié à une localité», précise-t-il.
Créateur de beauté vestimentaire touchant souvent au sublime, le designer sera de passage à Genève en janvier pour Eco Chic, événement explorant l’avenir du glamour vert en compagnie d’une palette mondiale de créateurs, dont Diane von Furstenberg, Thakoon Panichgul, Manish Arora et la New-Yorko-Genevoise Redley Exantus (lire encadré). Nous avons rencontré le Coréen dans son showroom, après son dernier défilé à Paris. Un défilé dont on était ressorti tout ébloui.
Entre David Lynch et Lady Gaga
«Je pensais à la machine du corps humain. Voyez ici, ce plissé dont la forme reprend celle d’une colonne vertébrale qui se déroule comme la chenille d’un tank... Je pensais également à Dune, de David Lynch, ainsi qu’aux films de la série Transformers. Voyez là ce trench mélangé avec un pantalon pour devenir une combinaison», explique Lie Sang Bong, énumérant ses sources d’inspiration et les montrant à l’œuvre sur les pièces de sa somptueuse nouvelle collection.
Dans Dune, deux lignées ennemies se disputent une planète sur laquelle les Vers des Sables sécrètent l’Epice, la substance la plus convoitée de l’univers, qui permet la prescience et le voyage interstellaire... Dans Transformers, des robots intelligents venus de l’espace recombinent leurs parties mécaniques pour se transformer en machines terrestres et se dissimuler... Voilà qui dessine les contours d’un territoire de mode singulier, entre un art combinatoire aussi ludique que hautement technique, une poésie mâtinée de pop-culture et une beauté ineffable veinée de mélancolie cosmique. «Il y a tout un nouveau monde dans ma tête. L’être féminin suggéré par mes vêtements représente une humanité ailleurs que sur Terre», ajoute le couturier, un rien mystérieusement. Parmi les célébrités qui s’affichent en Lie Sang Bong, on remarque d’ailleurs Lady Gaga, dont on peut raisonnablement mettre en doute l’origine terrestre.
Un comédien défroqué
Avant la mode, la scène. Expérience brève mais marquante, limite traumatisante. «J’ai fait un diplôme de théâtre en tant que comédien. Mais j’avais la phobie de la scène, et un jour je me suis enfui», raconte Lie Sang Bong. Et puis? «J’ai vu une annonce dans un journal qui parlait d’une école de mode, et tout à coup j’ai bifurqué.» Ce passage théâtral a-t-il laissé des traces? «Je recherche toujours une communication entre deux choses. J’aime que les éléments de deux arts entrent en relation et se fondent en un.»
La suite? Premier défilé à la Fashion Week de Séoul en 1993. Le titre de «Designer de l’année» en Corée en 1999. Des défilés à Paris depuis 2002... «Une des bonnes choses dans le fait d’être un designer de mode, c’est qu’on peut vivre dans différentes époques.» Collectionneur d’antiquités chamaniques et joueur de tambour à l’occasion (on l’a aperçu frappant des peaux pour son défilé Rhythm and Africa), le couturier parcourt des horizons très dilatés. On l’aura vu s’inspirer de sa compatriote Kimera, diva haute en couleur mêlant pop et opéra, ainsi que des amours de Joséphine et Napoléon, des motifs floraux dans l’histoire de l’humanité et des années 20 et 30 européennes, entre Bauhaus bariolé, beauté à la Louise Brooks et géométries Arts déco. Ambassadeur culturel pour la ville de Séoul pendant son année en tant que capitale mondiale du design en 2010, le créateur a même mis un orteil en Suisse en dessinant une série limitée de tasses à espresso pour la firme Jura. Tout ceci en jetant inlassablement des ponts entre l’Extrême-Orient et l’Occident.
Eco, techno et «serendipity»
«Les influences orientales sont très présentes dans ma nouvelle collection. Par exemple dans ces imprimés bruns et noirs. Ils viennent directement de la représentation des montagnes dans la peinture traditionnelle coréenne, que j’ai transformée pour correspondre à mon thème de dunes dans un désert... Vous connaissez peut-être des motifs semblables, chinois ou japonais. Nos trois pays partagent une culture picturale commune. Traditionnellement, les Chinois font des images plus grandes et les Japonais plus petites. En Corée, nous sommes entre les deux.» Les doigts dans ses étoffes, stupéfiantes pour l’œil comme au toucher, Lie Sang Bong détaille les techniques de sorcellerie futuriste qu’il invente pour traiter son lin et sa soie. «Les matières sont naturelles. Et l’impression digitale des tissus est très eco-friendly.» Amoureux de la nature autant que des univers artificiels de la science-fiction, le créateur croit au lien essentiel entre écologie et technologie.
On quitte Lie Sang Bong en s’excusant de cette entrevue un rien impromptue. On avait prévu de prendre rendez-vous via son bureau de presse, comme il se doit, mais on est tombé sur lui en personne dans la rue et on n’a pas résisté... «C’est très bien. Il y a un mot pour ça: serendipity. Il désigne le principe selon lequel on trouve quelque chose qui nous intéresse alors qu’on cherchait tout à fait autre chose. C’est une notion très importante dans les philosophies asiatiques.» *
www.liesangbong.com
